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" Si, dans mon jeune àge ( comme l'écrivait Michel-Ange ), je m'étais avisé que l'alme splendeur du beau, dont j'étais énamouré, dût, refluant au coeur, y allumer un feu d'immortel tourment, comme j'aurais volontiers éteint la lumière de mon regard ! "

Photo de malemor

malemor

Description :

C'est une terre au milieu de la terre, à l'écart de la ville... Comme une île au dessus de l'eau... Un endroit qui n'existe pas !

C'est un gouffre... Un vide ouvert au milieu de mes rêves.

Je suis, moi... Tancrède, le dernier des Malemor... Comme ce jardin usé par la soif qui entoure de ses bras maigres tout ce qui reste de mon domaine : quelques pans de murs griffés par les ronces et des fenêtres aveugles qui s'ouvrent sur le néant...
Je suis à l'abandon. J'erre comme un fantôme... Accroché à cette cachette obscure comme le gisant de chair d'une crypte oubliée.

Certains parlent, au village, d'une jeune fille silencieuse qui venait parfois déposer des fleurs sur mon corps de pierre froide... Et caresser de sa main pâle mon visage... Mais c'était il y a longtemps.

Si longtemps.

Plus personne, aujourd'hui, ne vient ni visiter ma tombe, ni nettoyer le jardin.

C'est un endroit qui n'existe plus.

Comme la mémoire de ce qu'un jour j'ai été.

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jour 1 : Renaître ...

« Tout a réellement eu lieu, chaque mot est vrai. »

Bret Easton Ellis ( « Lunar Park », 2005 )


_______________



Aix en Provence, vendredi 18 novembre, vers 11 heures...



Le temps passe, mais on ne dirait pas. Sauf qu'il s'est brutalement mis, depuis deux ou trois jours, à faire plus froid. Mais mis à part ça ? Rien.

Les mêmes pigeons immobiles se sont posés tout en haut des statues de la fontaine de la Rotonde. Et la même foule encombre les trottoirs du cours. Les mêmes étudiantes aux longs cheveux noirs et aux regards sombres. Et les mêmes mendiants à genoux.

Depuis la terrasse presque vide d'un café, je regardais toutes ces choses en leur cherchant un sens. Ou plutôt, en essayant d'imaginer qu'il puisse y avoir un sens quelconque à ce que je sois ici. Non pas ici plutôt qu'ailleurs. Mais « encore » là...

Parce qu'ici, là, ou ailleurs... C'était la même chose. La même parfaite absence d'envie de quoi que ce soit. Le même ennui. La même errance vide. La même certitude d'être plus en sursit que réellement vivant. Et le même épuisement. Le même enfermement fiévreux à l'intérieur d'un corps qui me fait mal.

Si j'avais eu le courage de me lever, je me serais facilement avancé vers la saignée grise où circulent les bagnoles comme vers le bord d'une falaise... Comme vers une frontière.

Et j'aurais facilement ouvert des ailes d'ange.

...

Il me semble, dans une autre vie, que j'ai du trembler dans une lumière plus chaude et rassurante.

Il me semble que d'autres mots que ceux là ont du sortir de ma bouche. Une autre écriture. Et d'autres souvenirs.

Mais je n'en jurerais pas.

...

Je n'ai pas terminé ma bière parce qu'elle avait quasiment fini par devenir comme un feu que je voyais s'allumer dans la transparence du verre légèrement rebondi. Des flammes jaune orange. Et un orage qui ravageait tout en dessous de lui.

J'ai payé. Je suis parti.

Pour la terrasse du café, ça ne faisait aucune différence.

...

Je me suis dit ( je réfléchis souvent, dans ma tête, à tout un tas de conditions pour avancer... Pour passer d'une chose à une autre... Pour marquer des repères dans le temps... Des conditions qui, si elles ne sont pas remplies, m'empêcheront d'aller au-delà ! Feront que je bascule soudainement dans le néant... ), j'avance de quelques pas pour me placer bien au milieu du passage des gens ! Dans leur « trajectoire » ! Et je ferme les yeux. Et je me mets à marcher sans faire attention. Quelqu'un finira bien par me bousculer. Si quelqu'un me bouscule, ce sera que je serai bien là. Et que je pourrai continuer mon chemin. C'est à dire, retourner jusqu'à la voiture pour chercher des brochures... Et visiter quelques agences. Et sinon ?

Sinon, je ne sais pas. Cela signifiera peut être que je ne suis pas là. Que je n'ai pas plus de densité que l'ombre sur le sol des platanes au feuillage brillant. Ou qu'il faut que je me méfie de cette journée !

Et qu'il faudra que j'oublie les agences.

...

Le temps passe, mais on ne dirait pas.

J'ai redit plusieurs fois, tout au fond de moi, et comme pour m'en convaincre, la phrase du début de « Lunar Park » ... La dernière de mon autre « vie » ... La première de celle ci. Une phrase qui n'est même pas de moi. Un alignement de lettres si simple en apparence, mais qui pourtant tient du miracle.

Ils sont comme ça, les « miracles » ... Ils n'expliquent rien ni de l'immobilisme étrange des pigeons, ni du regard sombre des étudiantes... Ni de l'incendie qui soulevait le monde dans le ventre doré d'un verre de bière où passaient des orages... Mais ils nous font « croire » dans la magie des évènements.

J'ai aussi pensé à Margaux.

Et à demain soir sur Avignon quand, dans le noir lacéré par les éclairages stroboscopiques d'une de ces « boites » où la jeunesse ivre se retrouve pour danser... Et dans le bruit... Elle se mettra, elle, à danser lentement... Et à tourner seule dans la lumière... Sans se soucier des regards qui l'envelopperont et se coucheront sur elle... Et sans se soucier des hommes qui déchireront sa robe...

Elle tournera dans un silence isolé du monde... Loin de la masse compacte et tiède des autres noceurs...

Mais tout ça ne me concerne plus...

Parce qu'elle a maintenant quelqu'un d'autre à aimer, Margaux. Et qu'avec le temps elle m'oubliera. Parce qu'il fera, lui, dans chacun des baisers qu'il déposera sur ses lèvres... Dans chaque nouvelle caresse qu'il fera glisser tout le long de son dos... Et chaque nouvelle fois où ils feront l'amour... Ce qu'il faut pour qu'elle m'oublie.

Mais même ça, ça n'a plus tellement d'importance.

Comme le froid. Les pigeons. Les étudiantes. Ou la bière.

Et le fait que personne ne m'ait « bousculé » ...

Parce que je suis déjà mort.

Je suis

__________________________________déjà

__________________________________________________MORT .



_________________________________________________________________________




Et quelle musique pour danser ? Et pour qu'elle puisse toujours tourner dans la lumière, ma belle amoureuse ?

Evereve, « Fade to grey » ...


( illustration : « Les ermites » , huile sur toile de Egon Schiele, 1912 )


________________________________________________________________________________________



« Il faut voir ces deux silhouettes comme un nuage de poussière sur cette terre, un nuage qui veut prendre forme mais qui est condamné à s'effondrer, sans forces. »

Egon Schiele ( au sujet du tableau le représentant avec Gustav Klimt, « Les ermites » )


... / ...
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#Posté le vendredi 18 novembre 2005 14:34

Modifié le vendredi 22 juin 2007 11:08

nuit du jour 3 au jour 4 : Blackout

« Tout oublier. Ouvrir la fenêtre. Vider la chambre. Elle est traversée par le vent. On ne voit que le vide, on cherche dans tous les coins et l'on ne se trouve pas. »

Franz Kafka
( « Journal » , journée du 19 juin 1916 ... )


__________________






Je n'ai plus aucun endroit où aller.

Tout n'est que feu ! Brûlure ! Et peur effrayante de tomber dans l'abîme qui s'est ouvert au milieu des choses !

Même le froid. Même l'indépassable noirceur de la nuit. Tout n'est que fuite immobile... Et suffocation ! Et par dessus tout, le silence. Cette muraille aveugle qui écrase tout en dessous d'elle et finit, juste quelques secondes avant minuit, par nous isoler de nous même. A cause de toutes les formes qui sont en train de s'arracher de la terre humide. Tous ces fantômes.

Et cette impression d'être nu. Complètement « à découvert » .

Je veux dire, elle nous emmenait tellement loin, « l'écriture » ... Cet orage... Ces flammes qui ravageaient tout en dessous d'elles... 9 mois d'une grossesse « nerveuse » et affolée... Et d'un rêve lumineux que traversaient de fulgurantes incandescences... En fait, ce qu'il fallait pour que naisse un monstre !

Ce qu'il fallait pour que tout bascule au bout dans le néant. Et dans cette solitude glacée du jardin à l'abandon. Quelques dizaines de mètres carrés de boue arrachés à la ville et que l'on voulait suspendre sous des étoiles.

Quelques dizaines de mètres carrés d'un radeau qu'on laissait dériver dans l'obscurité. Par dessus les toits. Une épluchure de monde où j'imaginais pouvoir me replier... De la même façon que tant de fois... Comme tant d'autres nuits... Avant celle ci... Dans le creux d'un lit de cendres encore chaudes, j'étais venu te retrouver.

Des nuits presque transparentes d'un été de sécheresse qui avait filé comme du sable.

Il ne m'en reste rien.

Il ne m'en reste rien.

...

Des paroles en anglais d'une musique qui commençait chaque fois par glisser lentement sur nous comme dans un souffle... Avant de tout emporter dans un vertige brûlant.

« don't kid yourself ... and don't fool yourself ... »

Est ce que tu le sais, toi, vers qui s'envoleront ce soir mes rêves de fer rouge ?

« don't grow up too fast ... and don't embrasse the past ... »

Tout ne me parvient plus qu'étouffé. Déformé. Des origamis de sons et de couleurs si pâles... Si près déjà de complètement s'effacer.

« this life's to good to last ... and I'm too young to care ... »

Mais je sais maintenant ce que nous étions... Des petits sorciers presque aveuglés par l'ivresse d'une magie qui les dépassait !

« this life could be the last ... and we are too young to see ... »

C'est ça !

C'est ça !

De magnifiques petits assassins !

...

Ou bien, ce n'est peut être qu'un peu de ce vent froid qui tremble dans l'ombre au travers des bambous...

Juste d'infimes et précieuses parcelles de mémoire gagnées sur l'effacement.

Il est minuit.

Et je n'ai toujours pas sommeil.





... / ...



_______________________________________________________________________________________




" C'est de nous mêmes que nous jouissons, de notre néant, désespérément."

Richard Millet ( " Le goût des femmes laides ", 2005 )
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#Posté le dimanche 20 novembre 2005 15:00

Modifié le jeudi 21 juin 2007 12:42

nuit du jour 5 au jour 6 : La soirée d'African aux Docks de Marseille...

« J'ai eu une nuit si miraculeuse chez moi, qu'elle ferait effroi à des pierres, chez moi, mais chez moi les criminels sont morts, et que le plus sûr est de me faire mourir entièrement... »

Théroigne de Méricourt ___(« La lettre – mélancolie », 1801 )


___________________




C'est un feulement sourd et continu, presque à la limite du borborygme... Obsédant... Démesuré... Qui est en train de tout recouvrir... De tout remplir... Une réverbération sonore et lancinante... Un écoulement chaud qui glace mes pieds nus.

Je suis assis sur le rebord glissant de la baignoire. L'eau veinée de rouge qui faisait jusque là, au niveau de mes chevilles, de belles arabesques molles, est aspirée dans un cri par la bonde d'évacuation.

Je me suis coupé.

Il faudrait que je me fasse violence. Il faudrait que j'attrape une des serviettes qui sont accrochées à la poignée de la fenêtre. La forme de corps endormi qu'elles ont dessinés dans l'épaisseur de la buée qui goutte le long de la vitre froide. Un ruissellement presque immobile. Je n'accroche plus qu'à des inflorescences silencieuses qui fissurent ma mémoire en y ouvrant toute une série de vides incompréhensibles.

Combien de temps est ce que je suis resté là, enfermé dans la salle de bain ? Je ne sais pas.

Dans une autre pièce, le téléphone / fax sonnait.

La douche brûlante continuait de pleuvoir sur mes épaules.

...

Grosse journée sur Marseille. L'ennuyeux workshop d'Advance au New Hôtel du Vieux Port et derrière, à partir de 18 / 19 h, la soirée d'African aux Docks de Suez, avec plus de 150 personnes.

...

D'une façon brutale, je me suis aperçu que le ruban d'autoroute qui glissait, sans bruit, sous le ventre de la mercos, ne disparaissait pas entièrement derrière moi. Coup de volant. Peur. Peut être que je dormais. Je dormais sans doute. Mais une peur-réflexe, certainement beaucoup plus liée à cette impression d'être en train de tomber dans le vide ( comme lorsqu'on se réveille en sursaut dans une chambre d'hôtel inconnue ! ) qu'à la crainte de l'accident.

On est suspendu dans le noir à la première apparence tangible du monde.

Une couleur pâle. Le bruit d'abord indistinct de l'autoradio. Je veux dire, l'impression lointaine d'une chanson en train de passer... Et que l'on n'entendait pas.

« On oublie tout... Tous les barrages / qui nous empêchaient d'exister... »

Ce n'est pas moi qui « entendait » ... C'était mon âme, complètement perdue, en train de s'accrocher à n'importe quelle aspérité pour ne pas sombrer. A n'importe quels mots qui puisse lui donner une quelconque consistance. Une quelconque « résistance » .

C'était mon âme en train de crier.

...

On est projeté sans cesse dans des néants qui s'ouvrent et se referment dans l'épaisseur des choses.

Le « majeur » qui s'est figé juste au dessus de la touche « envoi » du clavier. Juste à la limite de l'effleurer. Encore plus près que ça. Si près que l'air n'a même plus la place de circuler entre le plastique et la peau. La main devenue comme une pierre. Comme la terminaison de chair déjà durcie d'un corps en train de se statufier. Un putain de tremblement. Mais intérieur. Au niveau de la viande. A cause du goût du sang dans la bouche. Fade. Et écoeurant.

En rentrant, je m'étais mis à l'ordinateur et j'avais écrit :

« Merci pour ta danse sensuelle et vertigineuse. »

Complètement détruit. Complètement rendu sourd à cause des acouphènes. Et avec ces relents de vin amer qui brûlait ma gorge. Et cette envie de griffer. D'aimer d'une façon brutale. Juste pour l'acte aveugle. Pour l'amnésie. Et imaginer qu'au bout d'un nouvel épuisement de feu, il puisse y avoir enfin le sommeil. L'effondrement lâche et sans force. Mais il n'y a rien.

Il n'y a que le retour à travers la nuit glacée.

Plus rien , ni des corps fiévreux que leur chaleur humide dessinait dans le noir. Ni de l'ivresse après laquelle j'avais couru toute la soirée. Et qui m'avait échappé, ne me laissant qu'un énorme trou au milieu du crâne.

A la fin, elle était revenue deux foi sur ses pas pour m'embrasser, Alex... Mais c'est quand même avec Mounir qu'elle était partie, pendant que moi je finissais d'entasser dans le coffre de la bagnole les dernières banderoles qui nous avait servi pour la « fête » .

Tous les autres, les 150 et quelques, ils étaient partis depuis longtemps.

Comme tout le reste de Marseille, à la suite de la musique merdique qui avait balayé la piste pendant des heures jusqu'à ce qu'arrive le dernier morceau... Et la dernière défonce complètement hallucinée sur le « I was made for loving you » , de Kiss !

...

J'avais écrit... Mais à quoi cela aurait il servi ?

...

Il est cinq heures passé et je ne dors toujours pas ( C'est dans la nuit qu'elle m'a envoyé son mail, Margaux... ).



( illustration : « The Vortex » , Terry Rodgers – 2003 et musique " entendue " à la radio : " Une autre histoire " Gérard Blanc - 1986 )



_______________________________________________________________________________________



« Il n'y a pas d'amour dans la liberté individuelle, dans l'indépendance, c'est tout simplement un mensonge, et l'un des plus grossiers qui puisse se concevoir ; il n'y a d'amour que dans le désir d'anéantissement, de fusion, de disparition individuelle, dans une sorte – comme on disait autrefois – de sentiment océanique, dans quelque chose qui était de toute façon, au moins dans un futur proche, condamné. »

Michel Houellebecq ( « La possibilité d'une île », 2005 )



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#Posté le mardi 22 novembre 2005 20:55

Modifié le vendredi 25 novembre 2005 18:08

nuit du jour 9 au jour 10 : Chaque minute est un petit chaos qui me pousse un peu plus vers le néant.

« Ne m'attends pas ce soir car la nuit sera noire et blanche. »

Gérard de Nerval

_____________



« Et est ce que tu crois que c'est possible de mourir deux fois ? »

...

Il s'interrompait pour me poser cette étrange question, Moussa, l'Imraguen laveur de vitres rencontré à la terrasse du petit snack libanais de la rue de Belgique. Moi, les bras chargés de mes brochures pour les agences et lui, l'âme lourde de ses rêves. Lui, dans un voyage qui continuait de prendre la mer miroitante sur des barques ravagées par le sel. Et moi, trimballant dans mon corps une nuit qui ne faisait que devenir plus profonde et impénétrable.

Le vent glacé qui balayait tout ça. Je veux dire, les souvenirs du banc d'Arguin. Et une fine poussière qui s'engouffrait, par bouffée, dans toutes les transversales de l'avenue Jean Médecin crevée par la saignée bruyante des travaux qui courent de la gare jusqu'à l'esplanade Masséna. Tout ça piquait les yeux.

Comme s'il avait lu sans aucun problème jusqu'au plus profond de moi.

Pendant que la serveuse éteinte du bouiboui nous souriait.

...

Il n'avait que ça à faire, Moussa, arpenter le quartier avec son escabeau sur l'épaule pour chercher des vitrines à nettoyer. Pas de politique. Pas de ranc½ur. Le mektoub. Et quelques bières tièdes partagées avec des inconnus de passage. Comme moi.

Et avec pour seul horizon la lumière d'un désert qui n'existait pas.

...

Deux, trois, quatre nuits que je ne dors plus.

Sans arriver à fermer l'½il une seule seconde.

Sur l'autoroute pour revenir de Nice, la mercos faisait plusieurs embardées. A cause de l'extrême fatigue. Et puis ce froid. Ce froid dont je n'arrive plus à me défendre. Et ce manque, cette absence qui me hante.

En arrivant hier soir à la maison, je m'étais juré de dormir. Et puis, n'arrivant pas à trouver le sommeil, je m'étais remis à t'écrire. Le lit, il est comme tapissé d'éclats de verre coupants comme des rasoirs. Mais c'est en dedans que je saigne. Que je suis seul. Que j'ai retourné tous mes mots.

Toujours la même chose. Hier. Aujourd'hui. Demain. Ce temps qui passe sans avancer. Cette existence de fantôme comme une drogue. Cette journée de samedi comme les autres.

C'est comme ça. On prend l'habitude de « vivre » , par dessus sa propre existence étouffée, une autre vie plus brûlante et lumineuse. On prend l'habitude de ne plus exister qu'au travers d'un mensonge. Un mirage d'écriture. Mais pour combien de temps !

Et à la poursuite de quel rêve inatteignable.

Combien de temps cet obsessionnel empilement d'aveuglements silencieux et coupables ? Combien de temps, ces vides soudains qui avalent tout ? Et ce désir qui continuera de fuir ? Et de crier ?

...

Et de me faire mourir une deuxième fois ( parce que c'est possible, Moussa, de mourir deux fois !!! ) dans chaque nouvelle minute d'un petit chaos qui me poussera un peu plus vers le néant.

Une autre nuit sans dormir. A rechercher toujours plus loin la limite de l'épuisement.

Je n'ai pas eu de nouvelle et je sais ce que cela veut dire.

A sentir, comme un coup de couteau dans mon ventre, cet incendie qui traverse tout le ciel. Ce feu qui m'arrache les ailes. Tout ce feu où je ne suis pas.

Ce brasier.

Cette paix des flammes et des sens où toi tu te reposes enfin.

Pendant que moi je tombe.




PENDANT QUE MOI JE TOMBE.


( illustration : « La chute d'Icare » , huile sur toile de Marc Chagall, 1975 )



______________________________________________________ je me suis emmuré dans ma tristesse ...



_____________________________________________________________________________________________



« Les enfants qui doivent mourir meurent. Les enfants qui doivent vivre vivent, tu n'as nul besoin de les frapper. Tu entends comme la nôtre a vécu heureuse jusqu'à l'âge de quatre ans ? Un jour, elle a quitté la maison en souriant et elle est morte tout doucement, sans faire aucun bruit. »

Kiyoko Murata ( « La voix de l'eau » )


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#Posté le samedi 26 novembre 2005 17:59

Modifié le jeudi 21 juin 2007 13:44

nuit du jour 10 au jour 11 : Mourir dans le jardin...

« Dissipation – se dissiper, disparaître dans l'air, faire en sorte que quelque chose de réel se transforme en néant. »

Francis Scott Fitzgerald
( « Babylon revisited » , 21 février 1931 )

____________________



Toujours cette effrayante nuit glaciale. Noire et limpide comme du verre brisé. Cette obscurité qui s'insinue partout pour venir mordre dans mon âme à pleine gueule ! Et pour m'arracher les derniers lambeaux de mon rêve !

Les fenêtres sont ouvertes. Grandes ouvertes sur l'espace sans aucune profondeur où brillent des étoiles. Un monde sans air. Parfaitement lisse et dépourvu d'oxygène.

Mes vêtements font un tas ridicule devant la porte, ouverte elle aussi.

Je me suis mis nu. Et je tremble.

Le « dehors » de la maison, juste à quelques dizaines de centimètres devant moi, s'est ancré déjà dans l'infini. Et l'engourdissement qui commence à me prendre au niveau des jambes, et de la nuque... Et aussi de mes poumons qui se durcissent... Et de mon ventre... Tout cela devient comme une sorte d'ivresse douloureuse. Une sorte d'abîme au fond duquel je me sens glisser.

Le froid.

Je voudrais qu'il arrive encore plus vite pour me « nettoyer » de tout ce feu qui me bouffe de l'intérieur... Toutes ces braises rougeoyantes que mon écriture n'arrête pas de recracher sur le sol avide ! Toute cette magie sans aucune force que le gel se pressera comme ça d'éteindre ! Parce qu'elle n'a presque plus de sens...

A quoi cela servirait il que j'essaye de m'en défendre plus longtemps ?

Et que je me résigne à cette solitude de bête ?

C'en est devenu presque obscène.

Et monstrueux.

Parce que c'est encore et toujours ta présence fragile qui brûle dans cette ténèbre silencieuse.

Et ton corps que je ne cesse de chercher dans le noir.

...

Je me suis avancé sur le perron.

Je n'imaginais pas, de l'intérieur inondé par la clarté laiteuse des ampoules basse tension, que le soir puisse paraître si clair. Et que ce soit comme de marcher directement dans le ciel.

Mais sans aucune peur de tomber.

...

Je n'ai qu'à peine senti la terre molle qui s'enfonçait sous mes pieds.

Et me dirigeant vers le fond du jardin, je me suis tranquillement mis à regarder, pendant que ma peau commençait à bleuir, la tache rouge sombre du chèche encore humide que le vent glacé n'arrivait pas à soulever de la corde à linge.



Et quelle musique pour marcher nu sur l'herbe mouillée ?
Dark Sanctuary, « Assombrissement de l'âme » ...

___________________________________________... « Sans relief et sans vie / telle une ombre d'espoir
_________________________________________________Une larme seule / au milieu des flammes »
...



( illustration :
« Les hommes-oiseaux » )


________________________________________________________________________________________


« Devant sa fenêtre, les voitures qui passaient trouaient de faisceaux de lumière le crépuscule d'automne. Il y avait dans ces automobiles de grands joueurs de football et de ravissantes débutantes, de mystérieuses aventurières et des espions internationaux – des gens riches, gais, séduisants, qui allaient vers de brillants rendez-vous à New York, à des bals élégants, dans des cafés secrets, des jardins suspendus éclairés par la lune automnale. Il soupira ; peut être pourrait il plus tard inclure dans son programme ces ambitions plus romantiques. Etre plein d'esprit et de talent pour la conversation, et, simultanément, fort, sérieux, silencieux. Etre généreux, ouvert, prêt à se sacrifier, mais néanmoins mystérieux, sensible, et même un peu mélancolique et amer. Etre à la fois lumière et ombre. Harmoniser, fondre tout ceci en un seul homme – ah, voilà qui valait d'être réalisé. La seule idée d'une telle perfection cristallisa sa vitalité en ambition extatique. Un moment encore, il suivit mentalement les lumières qui filaient vers la ville, puis, résolument, il se leva, posa sa cigarette sur le rebord de la fenêtre, alluma la lampe de bureau et commença à dresser la liste des exigences d'une vie parfaite. »

Francis Scott Fitzgerald ( « The perfect life » )


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#Posté le dimanche 27 novembre 2005 16:02

Modifié le mardi 29 novembre 2005 04:31

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